Deuil et endeuillés

Laurence Bounon.

Introduction :

Penser le deuil ouvre en fait à se pencher sur ce qui fait le propre de l’espèce humaine, c’est à dire une capacité collective d’élaborer et de symboliser, pour chaque culture et chaque société, à partir de l’énigme des origines et de la fin. C’est cette capacité qui donne place à chaque sujet en le liant à une communauté humaine.

On peut le dire autrement en suivant ce qui fait le cœur du travail de Pierre Legendre (Les enfants du texte, Fayard 1992) : Les questions humaines sur la vie et la mort ont été, de tous temps, posées à l'échelle collective, initialement par les mythologies, puis par les philosophies ; elles ont toujours appelé à des formes d'élaboration cherchant à leur donner, non des réponses absolues, qui ne seraient que leurre, mais des supports pour penser, pour imaginer et pour créer à partir d'elles et, de ce fait même, pour vivre ensemble. Sur ce fond de réseaux symboliques, chaque société, avec son système d'institutions, organise ses réponses concrètes et les transforme, c’est-à-dire permet à la vie d'exister malgré l'abîme qu'ouvre en chaque être humain l'énigme de son origine et de sa destinée mortelle, à l'échelle individuelle comme à celle de la société et même de l'espèce humaine.

Notre société, chacun le dit, ne donne plus de place symboliquement ni à la mort, ni au deuil.

Mais comment le pourrait-elle ?

Peut-on raisonnablement espérer d’une société qui se revendique pluraliste et individualiste la capacité de produire une symbolisation collective ?

N’y a t-il pas une grande inconséquence à revendiquer l’autonomie de nos décisions à tous les niveaux, la reconnaissance d’un système de valeurs individuel et en même temps à venir accuser " la " société de nous l’accorder en regrettant, comme si nous n’y étions pour rien ( !), son incapacité à produire une symbolisation collective… ?

Précisément, lorsqu'il dénonce une société gouvernée exclusivement par l'utilitaire, le factuel, l'économique, Pierre Legendre s'attache à montrer la vocation de l'État, perdue mais, selon lui, à relancer : vocation à produire du symbole, qui nous lie collectivement tout en nous rappelant que nous sommes nécessairement dépassés par notre condition de mortels.

L'ingéniosité de nos organisations sociales, l'effet de réassurance qu'elles provoquent, la canalisation de la sauvagerie humaine qu'elles permettent en instaurant des interdits, des prescriptions et en énonçant la loi, sont le support de cette nécessaire production du symbolique, en faillite, semble-t-il aujourd'hui, toujours selon Pierre Legendre.

Un individu ne peut pas s'affronter seul à la question fondamentale de la vie et de la mort. Il ne le peut pas non plus dans le seul registre psychologique de la relation à autrui. Il lui faut le faire depuis une place qu'il occupe dans une société, et grâce au système culturel dans lequel, de générations en générations, se transmettent et se transforment les représentations de ces énigmes fondatrices. Les anthropologues nous apprennent beaucoup sur ces questions-là.

Or à ma connaissance, il n’y a que trois endroits de la société laïque qui cherche à redonner place symboliquement et collectivement à la mort. C’est d’une part, les pompes funèbres, d’autre part certaines associations et enfin le monde médical. Deux de ces instances sont des " entreprises " privées.

Le monde médical est le seul à produire des institutions directement en relation avec l’Etat ou sous sa dépendance.

En gros donc, le monde médical est le seul à produire des institutions où la mort s'offre à notre pensée et à notre action, et par là même, il risque donc de vouloir régenter, pour le mourant, ses proches et l’entourage, voire pour la société, la régulation du désordre de la mort. D’une certaine manière, on ne peut guère lui en faire le reproche.

Le tout est de ne pas faire porter à une institution ce qui ne relève pas de son champ. Le tout est que notre société prenne acte du dérangement de la mort autrement qu'en la confiant exclusivement à la médecine, ou aux images télévisuelles anonymes données à consommer, sans créer ni de pensée ni de lien social. C’est là que se situe le dysfonctionnement, nous voulons oublier ce que Philippe Ariès nous rappelait (Essai sur l’histoire de la mort en occident, Seuil 1975) : " Quand un individu est en deuil, c'est toute une société qui est en deuil ".

 I) Quelles réponses le monde médical propose-t-il à la question du deuil ?

 Les endeuillés :

Dans le sillage direct des Soins Palliatifs, tout un mouvement médical et para-médical, avec en particulier comme tête de file Michel Hanus et la Société de Thanatologie y travaille et tente de formaliser une " aide aux endeuillés ".

C’est d’ailleurs une réponse logique aux termes de la circulaire DSG/3D du 26 août 1986 relative à l’organisation des soins et à l’accompagnement des malades en phase terminale, qui précise dans le paragraphe IV, intitulé " Relations avec les familles " : " Le rôle de l’équipe se poursuit après le décès du malade dans le but d’assurer le suivi du deuil et de prévenir ainsi, autant que possible, l’apparition de pathologie consécutive à la perte d’un proche (il est statistiquement démontré qu’on rencontre dix fois plus de pathologies graves chez les personnes ayant eu un deuil l’année précédente) ".

Personne ne précise d’ailleurs très clairement ce qu’est un " suivi de deuil ", ni même ce qu’est un " deuil pathologique ", mais on a vu surgir tout un discours sur un nouvel objet de connaissance : l’endeuillé.

Le but est annoncé : prophylaxie médicale.

Le risque serait de croire résoudre ainsi le questionnement humain sur son origine et sa destinée en feignant de le faisant taire, par un discours du côté de la compréhension ou de la science : on crée une catégorie " autre ", en l'occurrence, les endeuillées, et on se met à faire des "discours sur" peut-être pour ne plus éprouver l'émotion liée à la perte.( ?)

 On ne peut s’empêcher de remarquer, comment ces questions autour de la mortalité, de la perte, de la finitude humaine qui ont été posées en terme de philosophie tout au long des siècles, depuis l'origine, viennent tout à coup dans notre culture se glisser du côté de la santé et d'une approche technique ou à tout le moins explicative.

Alors que nous dit-on des endeuillés pris en tant qu'objet de connaissance ?:

Les endeuillés pris en tant qu'objet de connaissance, c’est ce qui va dans le sens du " faire ". C’est généralement l’optique du " discours " des Soins Palliatifs, qui de surcroît aimerait bien " objectiver " à coup de statistiques ce qui a été fait.

L'idée est de prévenir les complications du deuil en apprenant à repérer les populations à risques, les signes précurseurs et d'être en mesure de proposer des modalités d'interventions susceptibles d'éviter ces complications tant sur le plan somatique que sur le plan psychiatrique.

M.Hanus y voit carrément un problème de santé publique.

Je le cite, in Thanathologie / Bulletin 103/104, 1995, p.41.

"Même si le travail de deuil est un cheminement douloureux, long et difficile, c'est un processus normal et le deuil ne relève pas de la médecine, et encore moins de la psychiatrie. Mais si c'est une expérience humaine, à la fois normale et inévitable que nous traversons tous et plusieurs fois, il arrive que le deuil puisse se compliquer. Je dis en général que 5% des deuils se compliquent ou deviennent pathologiques (ce chiffre approximatif peut paraître faible). Il y a en France entre 520000 et 525000 morts chaque année. Si l'on compte deux endeuillés par personne disparue, cela fait quand même un million d'endeuillés par an, en admettant encore que les endeuillés de l'année dernière aient fini leur deuil, donc il y a 5% d'un million (50000 personnes). Et alors là, le deuil, de général qu'il était au départ, devient quasiment un problème de santé publique".

 Je vous prie de noter que dans la même phrase, supposée cerner la question du deuil dans toutes ses dimensions, avec la plus grande exactitude – chiffres et pourcentages à l’appui – Monsieur Hanus écrit une chose, puis son contraire : " le deuil ne relève pas de la médecine " au début de la phrase, " le deuil devient quasiment un problème de santé publique ", à la fin.

On voit bien comment s'effectue mine de rien le glissement vers le médical.

Patrick Baudry dénonce à juste titre cette manière de professionnaliser le deuil du côté d’un individualisme opérationnel : " La privatisation du deuil s’accompagne de sa professionnalisation. Tout se passe comme si un transfert s’accomplissait d’une prise en charge culturelle vers une prise en charge spécialisée. Comme si l’institution sociale se dérobait, comme si une culture ne permettait plus l’élaboration du rapport à la mort. S’agirait-il, dans une optique comportementale, d’adapter des personnes à un fonctionnement opératoire selon lequel la mort tiendrait de l’incident ? S’agirait-il de mettre en service une instrumentalisation du deuil, logiquement adaptée à la société du déni de la mort. L’aide se présente volontiers comme la réponse presque naturelle qu’il faudrait fournir à une société désemparée. Mais que sait-on de la dite société lorsqu’on en traite qu’à partir de l’individu et comme si " la " société n’était qu’une addition d’individus. Ne s’agit-il pas de proposer la solution au problème qu’on a préalablement construit pour que la solution, sa nécessité évidente, sa logique de fonctionnement, s’imposent absolument (C’est exactement ce que fait M.Hanus dans le bulletin de thanatologie que j’ai cité !) Absolument, c’est-à-dire avec tout le jeu d’images, le dispositif d’imageries que les gens de la solution, prétendent régler, (comme l’on dit qu’on règle une télévision ou une image télévisée) en confondant avec cette image tout d’une société que l’on méconnaît ou qu’on est incapable, (dans l’incapacité), de critiquer. "

Dans cette logique de fonctionnement, M.Hanus étudie ensuite les populations à risque puis les facteurs de gravité. Je le résume :

On peut opposer quelques remarques à ces " catégorisations " :

Qu'est-ce qui permet de dire qu'il y a plus ou moins de deuils pathologiques dans notre société?

Rien ne nous permet d'affirmer que les hommes mourraient mieux ou survivaient mieux : La sociologie ne repère à travers les signes culturels et ne nous indique que la cohérence d'une société autour d'une construction imaginaire de la mort. Aucune donnée chiffrée ne nous permet d'affirmer comme le fait M.Hanus aujourd'hui avec son estimation de 5%, qu'au XVIII ème siècle ou au XIX ème siècle, il n'y avait que 1% de deuils pathologiques.

La littérature ou la biographie de certains hommes célèbres n'engagent pas tellement à aller dans le sens de cette analyse nostalgique.

Certains deuils semblent quand même bien difficiles malgré la ritualisation de la société :

 

Le dernier facteur aggravant évoqué par M.Hanus : " D) Solitude ", mérite un temps d'arrêt dans la mesure où il ouvre à une analyse sociologique :

 Une des constantes du discours de la Société de Thanatologie ou des Soins Palliatifs est de s'appuyer sur la dénonciation d'une carence sociale ou d'un supposé dysfonctionnement pour "imaginer" trouver ce qui fait défaut, ce qui manque, pour que ça fonctionne mieux. Pour ce qui est de notre propos, pour éviter les deuils pathologiques par exemple.

On peut considérer comme un événement important de la société contemporaine occidentale, le rejet et la suppression du deuil au sens de la codification et de la ritualisation: en effet, l'attitude générale actuelle est justement d'attendre de l'endeuillé un comportement discret, un repli pudique, une adaptation rapide à la perte, signe de bonne santé ( !). Et on constate bien souvent que l'endeuillé se retrouve rapidement dans un isolement total, s’il ne parvient pas à faire " comme si " ou seulement s’il aimerait parler de celui qu’il a perdu.

Cette absence de reconnaissance socialisée du deuil est une contrainte impitoyable de la société qui ne sait plus baliser et contenir l'émotion de l'endeuillé. C'est en fait surtout et encore une manière de refuser la réalité de la mortalité et de la mort.

La pensée de la mort, qui renvoie à l'impouvoir, pose question à toute société qui se cherche un sens "en humanité". Et les ethnologues et les sociologues montrent clairement que c'est justement la représentation collective de la pensée de la mort, qui fonde une société et assure sa pérennité.

La mort est en soi menaçante. C'est à partir de cette peur de la finitude que les sociétés se sont construites, ont trouvé un ciment, une cohésion en cherchant à faire face ensemble et solidairement à cette menace incontournable, et, ce faisant, se sont humanisées. Cette représentation collective médiatisée par des ritualisations, semble être ce que toute société a mis en place pour métaboliser l'angoisse de la finitude et permettre de vivre avec.

D'ailleurs, lorsqu'on veut différencier l'être humain des autres espèces vivantes, on cite le langage parlé, la pensée, l'utilisation d'outils complexes...et les pratiques funéraires. Ces pratiques funéraires sont une caractéristique unique à l'homme. Et malgré leur disparité dans le temps et dans l'espace géographique et culturel, elles obéissent à des constantes universelles :

- " Régler le devenir du mort en composant avec l'abjection de la putréfaction, en lui assignant un lieu spécifique qui intégrera la différence entre le monde des vivants et le monde des morts". (Louis-Vincent Thomas). Les cimetières en sont un exemple.

- " Prendre en charge les survivants, en mobilisant autour d'eux la communauté, en réglementant le deuil." : Le rituel, marqué par des signes et des gestes reconnus de tous.

Le rituel est un cadre très codifié qui permet de partager un ensemble de gestes intimes, d'effusions, et par la même de contenir l'émotion, en instaurant des relations sociales dont le centre est l'endeuillé. Pour que la vie sociale passe à travers cette ritualisation, il faut que le rituel ait un sens pour ceux qu'il concerne. Le rituel doit avoir un sens collectif, il ne peut être une recette qui s'impose de l'extérieur. Pour perdurer, il doit être quelque chose de vivant, une élaboration collective, qui vient pointer quelque chose de l’ordre de la structure. Il ne perdure que si au delà de sa déclinaison sociale, de sa forme, il se réfère à l’universel.(mythe). Il permet, pendant cette période de chaos intérieur, de pouvoir se reposer sur un savoir commun, en restant intégrer à une communauté sociale vivante. Le rituel est une manière de "refermer le cercle autour de la brèche qui vient d'être faite par le mort." (J.Pillot)

En ce qui concerne notre société, la déchristianisation semble avoir eu une grande incidence sur la disparition des ritualisations. En effet, jusqu'à une période récente, la société était imprégnée de la pensée chrétienne, et l'église contrôlait l'ordonnancement social et en particulier la ritualisation autour de la mort. On constate désormais un vide des ritualisations collectives autour de la mort, qui va de pair avec ce qu’on nomme le déni de la mort.

Mais que signifie le déni de la mort ? :

Pour Patrick Baudry, " Un tel fonctionnement ne procède pas que d’une évolution des attitudes et de représentations, mais de logiques sociales, de dispositifs qui traitent de la mort comme d’une disparition, et qui font disparaître la mort. Louis-Vincent Thomas a montré que le tabou de la mort n’est pas une invention récente, qu’il est universel et présent dans des sociétés ou des époques que nous serions tentés d’idéaliser en projetant sur elle la " naturalité " d’un rapport à la mort dont l’idéologie contemporaine agence le rêve. C’est le déni de la mort qui caractérise nos attitudes, et cela jusque dans la " ré-acceptation " d’une mort-fin, traitée sur un mode individuel. Le déni n’est pas de la mort elle-même seulement, comme si nous pouvions savoir ce que nous disons. Mais de la nécessité culturelle d’une solidarité et d’une ritualisation qui oblige la société à se situer devant la limite qui la fonde. (…) Tous ces discours, tenus par les nouveaux spécialistes de la mort rangée du côté du bien ou du bon, concourent à éclipser des solidarités banales devant la mort banale. On argue d’un tabou de la mort (ou d’un retour de la mort) pour promotionner des pédagogies marchandes, managériales, conformes à l’idéal de la société techno-industrielle. La sociologie n’est pas seulement faite pour le commentaire de ces marchés pédagogiques ou de ces pédagogies marchandes, mais pour leur critique. La critique d’une fabrication de la demande ou du besoin individuel, qui évacue la dimension culturelle de solidarités le plus souvent invisibles, sans besoin de visibilité, mais dont les puissances sans discours valent davantage que la captation qui s’en fait dans des recettes ou des programmations. "

Il est clair que plus la mort / vie est vécue individuellement, sans Autre, plus elle est "impensable", inenvisageable, moins elle peut être "parlée" et de ce fait, plus les deuils se vivent dans l'isolement, voire l'exclusion, et plus ils deviennent difficiles voire inducteurs de pathologies.

L'idée va donc être de créer des médiations sociales qui vont permettre à l'endeuillé d'avoir une place, d'être reconnu dans sa souffrance.

Précisément, les possibilités d'inscription collective du deuil offertes par diverses associations : groupes de partage et de deuil, actions collectives d'information et de réflexion, et toutes autres formes de médiation pour maintenir le lien social de l'endeuillé peuvent être des tentatives intéressantes.

" Au contraire, le modèle thérapeutique, voire psychiatrique, donné parfois à l’accompagnement, risque de contribuer à un effet pervers qui finit par faire de l'endeuillé un malade. Ce genre de déviations est bien connue aussi à propos des femmes enceintes ou des récentes accouchées par exemple. Toutes ces situations extrêmes de vie acculent à une rencontre inattendue de soi-même. Il est heureux qu'elle puisse se faire même si le sujet décide éventuellement de n'en rien savoir. Il serait dommage d'enfermer ces moments-là dans les sillons de spécialistes, alors qu'ils concernent la vie même et la communauté humaine tout entière. Et il est précieux de savoir qu'existent aussi des lieux où apporter sa souffrance ou son silence désemparé, sans qu'ils relèvent nécessairement du soin ni ne cantonnent l'individu dans l'intimité de sa souffrance. " Claude de la Génardière.

 

Mais le deuil est aussi une travail intra psychique qui concerne tout homme dès le commencement. La structure de l'homme se construit à partir des expériences précoces que le petit d'homme fait avec la séparation. On dit souvent que vivre, c'est pouvoir se séparer, perdre.

En ce sens, on ne peut utiliser l'expression "vivre le deuil", on vit parce que l'on fait le deuil.

Le deuil n'est pas une pathologie, c'est au contraire un processus psychique d'adaptation à la perte.

 

2) Le travail de deuil :processus d’adaptation à la perte.

On parle de travail de deuil. En terme psychologique, on parle de travail, quand il s'agit d'un processus d'élaboration, c'est à dire qu'il y a un stade de départ et un stade d'arrivée : il va falloir modifier, déplacer quelque chose en soi.

Ce travail d'élaboration va aboutir à un changement psychologique et affectif, ce qui nécessite temps et énergie.

Comme tout travail psychique, le travail de deuil se fait progressivement avec des avancées et des reculs.

Freud, in Métapsychologie (deuil et mélancolie), explique comment une partie de la souffrance induite par l'intégration de la perte de l'autre est liée à une situation vécue comme contradictoire. Il pense qu'on peut se représenter le travail de deuil de la manière suivante :

"L'épreuve de réalité a montré que l'objet aimé n'existe plus et édicte l'exigence de retirer toute la libido des liens qui la retiennent à cet objet.

Là-contre s'élève une rebellion compréhensible, - on peut observer d'une façon générale que l'homme n'abandonne pas volontiers une position libidinale même lorsqu'un substitut lui fait déjà signe. (...)

Ce qui est normal, c'est que le respect de la réalité l'emporte.

Mais la tâche qu'elle impose ne peut être aussitôt remplie.

En fait, elle est accomplie en détail, avec une grande dépense de temps et d'énergie d'investissement, et, pendant ce temps l'existence de l'objet perdu se poursuit psychiquement.

Chacun des souvenirs, chacun des espoirs par lesquels la libido était liée à l'objet est mis sur le métier, surinvesti, et le détachement de la libido est accompli sur lui."

 

Le deuil est un temps où nous nous séparons imaginairement (moïquement, narcissiquement)de quelqu'un a qui on était attaché.

Et en même temps, il y a séparation et le Réel apparaît. Il y a béance, ouverture à la division du sujet.

On quête l'image projetée de celui ou de celle qui était censé nous faire vivre. ("je ne peux plus vivre")

Cela indique ce qui était mensonger dans ce lien-là. Et oui, "puisque je vis!"

 

Le deuil est du côté de la mort, comme événement, mais il est du côté de la vie comme processus.

"Nous ne savons renoncer à rien" disait Freud. A rien de ce qu'imaginairement nous pensons constitutif de notre moi. C'est pourquoi le deuil est souffrance et travail.

Il y a souffrance, non à chaque fois qu'il y a manque, mais à chaque fois que le manque n'est pas accepté.

Le deuil est ce processus psychique par quoi la réalité l'emporte, et il faut qu'elle l'emporte, nous apprenant à vivre malgré tout, à jouir malgré tout, à aimer malgré tout.

La vie l'emporte, la joie l'emporte, et c'est ce qui distingue le deuil de la mélancolie.

Dans un cas, le sujet accepte le verdict du réel - l'objet n'existe plus -, et apprend à aimer ailleurs, à désirer ailleurs. Dans l'autre cas, il s'identifie avec cela même qu'il a perdu, et s'enferme dans le néant qui le hante.

Faire le deuil, c'est s'accepter mortel et vivre.

"Nous ne savons renoncer à rien" disait Freud, mais il ajoute : "Nous ne savons échanger qu'une chose contre une autre".

Réaliser un deuil, c'est remplacer une présence effective, par une présence intérieure. C'est réaliser une castration symboligène comme disait F.Dolto.

 

Les manifestations du deuil normal : 

On comprend combien la réalité de la perte peut nous faire violence. Comment s'étonner que les manifestations de notre refus soient parfois elles-mêmes d'une grande violence? Comment supportons-nous la violence des symptômes du deuil normal, acceptons-nous vraiment qu’ils durent dans le temps, acceptons nous le dérangement qu’ils provoquent dans l’ordonnancement de nos vies qui se doivent d’être conformes à l’efficacité et à l’image qu’il convient d’en donner ?

A grands traits, je vais faire un rapide survol des manifestations du deuil normal. 

1)- Choc et confusion:

On n'échappe pas au choc de la mort. C'est le refus de croire et d'accepter la disparition de l'autre. C'est comme un effet de "surprise". On ne "s'imaginait" pas que ce serait aussi dur. On peut noter au passage que la mort est irreprésentable dans notre Inconscient. D'où cette commune impression que nous sommes immortels, ce qui englobe également notre univers relationnel. On a beau savoir, on ne peut pas vraiment y croire. Il y a un véritable effondrement physique et psychique et, ceci, malgré parfois, une préparation apparente : celle, par exemple, qu'offre d'une certaine manière la phase terminale d'une maladie. La gravité de cet état de choc est variable et souvent maximale dans le cas de mort brutale.

 

2)- Déni de la perte :

C'est l'incapacité à reconnaître en vérité la mort. C'est un moyen de défense parfois surprenant, pour l'entourage. Il produit un sentiment d'irrationnel, générateur d'anxiété. C'est la veuve qui met la table pour deux, ou avant de prendre une décision, parle de demander l'avis à son mari. Impression de sentir là, l'être disparu, qu'on l'entend ouvrir la porte, appeler....ces impressions peuvent aller jusqu'à de véritables hallucinations auditives ou visuelles que l'endeuillé a besoin de partager avec d'autres.

( La représentation psychique n'est pas encore modifiée. ex de l'amputé.)

Cela peut aussi se manifester par une sorte de compulsion de revoir partout le disparu ( croire entendre son pas, fausses reconnaissances....)

 

3)- Défenses maniaques :

C'est la mise en place d'une hyperactivité physique ou psychique, qui peut accompagner et/ou succéder au déni. Elle témoigne d'une souffrance mais protège efficacement contre l'effondrement.

 

4)- La culpabilité :

 

La culpabilité prédomine souvent avec recherche exagérée des fautes, des erreurs, des omissions commises. On est facilement obsédé par les gestes que l'on n'a pas faits, les mots que l'on n'a pas dits, tout ces moments irrattrapables. C'est la crainte de n'avoir fait, ni assez, ni assez bien, et surtout la culpabilité de survivre.

La mort met en évidence l'ambivalence des sentiments que nous portions au défunt ( Haine, non-amour/amour ). On peut voir apparaître de la colère et de l'agressivité contre soi-même, donc contre notre ambivalence, avec un sentiment de culpabilité très profond et quelquefois des idées de suicide ou le désir de mourir. On peut voir aussi apparaître de la colère contre le disparu qui nous a abandonnés, mais le plus souvent trop culpabilisante, elle est masquée soit derrière une idéalisation trop parfaite du disparu, soit par une projection agressive contre l'entourage et les soignants.(ce que nous connaissons bien, mais qui est aussi le moteur qui commence à faire bien tourner certains cabinets d’avocats, même en France.)

 

5)- La dépression :

La dépression est une modification profonde de l'humeur dans le sens de la tristesse et de la souffrance morale, corrélative d'un désinvestissement de toute activité. Le sujet déprimé vit dans un temps uniforme et monotone.

Le terme de dépression est de nos jours utilisé de façon très lâche et désigne dans son usage courant des pathologie très diverses.

C'est sans doute qu'il évite de poser un diagnostic de structure, renvoyant la question de "ce qui ne va pas" à une perturbation momentanée de l'humeur.

Pour la psychanalyse, en revanche, cette extension ne va pas de soi.

Le concept de dépression n'est au fond défini tout à fait rigoureusement que dans la mélancolie, où il désigne une hémorragie de la libido, déplacée d'abord de l'objet au moi, et entraînant finalement le moi lui-même dans une dépréciation et un désinvestissement radicaux.

Du côté de la structure, la mélancolie est du registre psychotique. La psychose est le refus préalable de se soumettre à la castration, c'est à dire d'accepter la séparation.

 

On voit bien que dans le travail de deuil, la dépression est l'expression et la conséquence d'un travail de désinvestissement de l'objet, qui du même coup oblige le sujet à ne plus être le même, c'est à dire à se séparer de l'image qu'il avait de lui-même.

 

Bien que ces manifestations soient communes à la plupart des deuils, le travail de deuil consiste en un cheminement singulier, variable d'un individu à l'autre aussi bien dans sa durée que dans ses modalités.

Chacun d'entre nous est structuré de façon spécifique à partir de notre rapport au premier objet, celle qui nous a mis au monde en général. Ce sont les modalités de ces premiers rapports qui vont déterminer le déroulement du deuil.

Ce qui se rejoue dans le deuil ce sont nos rapports aux différentes castrations (séparations) qui nous ont structurées.

Pour rendre sensible cette structuration du sujet dans son rapport à son premier objet, Freud a usé d'une métaphore : celle du cristal, sa trame, ses arêtes. Les voies du deuil suivront les lignes déjà inscrites dans le cristal du sujet.

Deuil et pathologies :

 

Le deuil est donc une séparation.

Une séparation ultime, majeure dont la négociation renvoie à notre structure. Ce qu'on appelle des pathologies du deuil, sont en fait des décompensations structurelles.

La séparation, c'est ce qui est au centre du fonctionnement humain. L'humain n'est vraiment homme dans sa division, que lorsqu'il peut rompre l'antagonisme vie/mort.

Le travail de deuil permet de rejouer nos inséparations, nos petits arrangements avec l'imaginaire et c'est pour ça qu'il y a souffrance.

Le deuil pathologique, c'est quand ça se tord un peu plus dans la structure.

 

Quelques extraits de D.VASSE. in "Le poids du réel, la souffrance." offrent une articulation précise aux termes séparation, souffrance et symptômes :

"La souffrance nous sépare d'avec nous-même. Elle nous divise.

Là où il y a division - et, partant, interrogation sur le mouvement dialectique qui sépare et relie les deux termes qu'elle implique - apparaît la réalité spectrale d'une faille, d'un fossé ou d'un mur qui barre le chemin.

Cette réalité qui nous sépare, qui nous donne le vertige ou nous enferme, a la même consistance que la réalité sur laquelle nous croyions nous appuyer pour passer d'un côté à l'autre de la faille : elle est imaginaire. Simplement, là où nous imaginions qu'il y avait quelque chose de solide, une représentation dont nous étions sûr, il n'y a rien. Nous avons perdu l'image de nous même et nous ne sommes portés par aucune représentation qui nous indiquerait le passage. Il nous reste une voix sans parole articulable : un cri. Personne alors, nous semble-t-il, ne peut ou ne veut nous aider. Notre cri est vain et "ça ne sert à rien de parler!". La parole n'est que du vent : ce qui est seulement vrai, c'est que nos repères soi-disant objectifs, repères sentimentaux, sociaux, charnels, ont disparu et nous avec. La vie, disons-nous alors ne vaut plus la peine d'être vécue : mieux vaut la mort. Nous sommes fasciné par la disparition de l'image de nous-même dans l'eau de la mort.

La séparation d'avec le "même" nous arrache toujours un cri, une demande.

Ce cri de l'homme - qui est parole d'un sujet qui se cherche dans la déchirure du corps, dans la séparation des corps - il est le plus souvent rendu inaudible sous le bruit et le remue-ménage que déclenche les "symptômes".

Je me suis souvent demandé si les soins que nous donnions n'étaient pas faits pour faire cesser le cri, pour ne plus entendre la voix qui crie.

La précipitation de l'urgence, (du prescrire), suture souvent la demande. Elle ne laisse pas au cri le temps nécessaire de se convertir en mots.

Par contre, lorsque le souffrant n'est plus réduit - ou ne se réduit plus - à son symptôme, la souffrance, par le déplacement qu'elle implique, devient le lieu symbolique d'une parole.

Ainsi se rouvre un espace où le souffrant et le soignant se rencontrent à égalité de sujet."