LE MALADE EN FIN DE VIE

L ’ EVALUATION EN QUESTION

J.Girardier, Mai 1998

" L’évaluation " constitue, avec " la formation " une préoccupation particulièrement à la mode aujourd’hui. Elle trouve sa justification dans la nécessité de connaître avec précision les différents aspects d’une situation qui pose problème pour trouver les solutions envisageables et décider.

Les soins palliatifs n’échappent pas à cette mode : l’évaluation des malades en fin de vie paraît indispensable avant toute décision. Pourtant elle n’est pas sans poser des problèmes et justifie qu’on y consacre tout un séminaire.

Le terme d’évaluation n’est pas anodin et si l’on se réfère à sa définition on peut remarquer que son utilisation, très à la mode, pointe une ambiguité. Evaluer qui vient de l’ancien français valere renvoie à la valeur. Evaluer signifie porter un jugement sur la valeur, le prix de, apprécier, estimer, juger. Du coté de l’homme il ne saurait être question, dans ce sens d’évaluer l’homme ou même la vie. Aussi l’évaluation ne peut concerner que la situation du malade ou le résultat des soins.

La question est alors de savoir s’il est possible de faire une évaluation juste de la situation d’un malade en fin de vie pour y répondre par une attitude bien adaptée, normative ou s’il faut reconnaître que ce n’est pas possible ce qui voudrait dire que les soins palliatifs renvoient en permanence au questionnement éthique.

Mais d’abord qu’est-ce qu’un malade en fin de vie ?

Déjà la réponse à cette question n’est pas évidente et, sans prendre cela pour une plaisanterie, il faut bien reconnaître que c’est une fois que le malade est décédé qu’on peut dire, à posteriori qu’il était en fin de vie…

Il y a des malades pour lesquels il n’est pas besoin d’être médecin pour reconnaître l’imminence de la mort

Mais pour tous les autres cette affirmation repose sur un diagnostic médical ou sur le ressenti du malade, de sa famille ou des soignants.

Dans tous les cas cette affirmation est chargée d’incertitude.

1°) Le diagnostic posé par les médecins

Ce diagnostic de fin de vie fait appel non seulement à la compétence médicale mais aussi à l’expérience. Il est posé :

Pourtant ce diagnostic n’est pas toujours exact et les erreurs ne sont pas rares. Pour preuve les malades qui ont séjourné en USP, qui sont sortis et sont toujours en vie.

2°) La fin de vie ressentie par le malade

La pratique des SP nous apprend que la plupart des malades ressentent la gravité de leur état. D’ailleurs très peu de malades hospitalisés en USP posent des questions sur leur maladie. Le corps leur parle. Point n’est besoin pour eux de mettre un nom sur la maladie qui les ronge ou de connaître avec précision le diagnostic ; ils se savent très malades même s’ils ne le disent pas ou refusent de le reconnaître. En effet ils sentent mieux que tout autre les changements dans leur corps et savent mieux que quiconque juger de l’inefficacité des traitements entrepris (Ex de Mr D. qui a décidé d’arrêter la chimio). Il n’est donc pas étonnant que ce soit eux qui annoncent et parlent de leur mort prochaine.

Pourtant, là encore les malades peuvent se tromper sur leur propre compte. De plus ce ressenti est loin d’être permanent chez un même malade. Ils sont avant tout des vivants et bien qu’ils sentent leur fin prochaine cela ne les empèche pas d’être toujours animés d’une soif de vivre encore, dans un paradoxe vie mort qui peut apparaître surprenante et dérouter celui qui évalue la situation !

3°) La fin de la vie ressentie par les familles et les soignants

Le constat de cette situation résulte des informations données par le médecin et le malade lui-même et de leurs propres constatations. Là encore cette appréciation est fluctuante dans le temps ce qui la rend peu fiable chacun passant par des phases d’optimisme et de pessimisme au fil des jours.

 

L’incertitude sur la durée de la vie qui reste

Ce n’est pas parce-qu’on évoque la fin de la vie que pour autant la date et l’heure de la mort est connue et heureusement qu’il en est ainsi. La mort surprend toujours, soit par sa précocité que rien ne laissait prévoir soit au contraire par le temps interminable qui précède sa survenue.

En conclusion : la grande incertitude quant au diagnostic de fin de vie et sur la durée de vie qui reste

 

COMMENT FAIT-ON L’EVALUATION ?

Par la pathologie et par la situation présente.

1) Par la pathologie

Cette évaluation est indispensable pour comprendre la situation présente et les solutions envisageables.

Elle comprend :

 L’analyse du parcours médical est bien sur capital et ne pose pas de réelles difficultés si les dossiers sont bien faits et accessibles. Il est important de connaître la date du diagnostic et le temps écoulé depuis, les différentes séquences thérapeutiques et leurs effets.

Il convient d’apprécier sur quoi repose le diagnostic évolutif actuel et surtout son degré d’exactitude, ce qui, hélas n’est pas toujours le cas ( un seul compte-rendu de scanner chez Mme B.)

Ce qui est plus problématique c’est d’établir avec exactitude les ressources de la médecine curative à ce stade. On sait qu’a ce sujet les positions divergent souvent, les uns estimant qu’il faut arrêter les traitements, les autres défendant de les poursuivre. Il y a là une réelle difficulté faute de disposer de règles scientifiques précises qui servent les décisions. On peut se demander si les médecins cherchent vraiment à les établir en cancérologie ?

Toujours est-il que reconnaître qu’un malade est en fin de vie suppose qu’on arrête les traitements à visée curative et qu’il y a là une cohérence qui n’est pas toujours appliquée.

2) Par la situation présente

Cette situation présente est encore aggravée par :

La situation présente du malade en fin de vie est donc profondement marquée par la souffrance totale si chères aux précurseurs des soins palliatifs. Mais cette total pain n’entraine pas fatalement une lassitude de vivre. Elle existe parfois et peut submerger tellement le malade qu’il en arrive à demander la mort. Mais le plus souvent le désir de vivre l’emporte, même en USP . Le malade conserve encore espoir dans la vie. Aucune personne désire vraiment mourir ! et l’évaluation doit en tenir compte.

 

Rôle du ressenti de ceux qui font cette évaluation

L’évaluation de la situation du malade en fin de vie est très diversement appréciée par ceux qui la font. Elle est tributaire de l’interprétation subjective de chacun, ce qui finalement la rend assez aléatoire. Elle renvoie à l’imaginaire des évaluateurs.

Cette interprétation subjective met en tension :

 Analysons ce qui se passe dans la pratique :

 1°) La réaction du médecin devant la vie menacée :

2°) La réaction des familles

Elle ressemble à celle des médecins même s’ils ne sont pas toujours en phase.. On retrouve les positions d’acharnement qui traduisent le refus d’accepter l’inexorable, avec l’appel à la perfusion et autres traitements de correction ou de soutien. Ce refus qui peut conduire là aussi à accuser le malade de ne pas faire ce qu’il faut pour vivre. La lutte pour la vie est souvent comparé à un combat qu’il faut mener avec courage. Aussi lorsque le malade apparaît vaincu, c’est de sa faute.

L’attitude inverse est parfois rencontrée avec le souhait que les choses finissent au plus vit pour arrêter ce calvaire insoutenable.

3°) La réaction des soignants

Elle est tout aussi comparable à ceci prêt qu’ils doivent supporter tout le monde. Eux aussi évaluent la situation dans la réalité du quotidien avec leur compétence professionnelle et la charge affective si présente. Ils ont des choses à dire et demandent à être entendus.

 

CONCLUSION

En premier lieu il convient d’insister sur l’importance de l’évaluation de la situation du malade en soins palliatifs. Il est indispensable en effet de connaître parfaitement la situation avant de prendre une décision, souvent lourde de conséquence. Il faut savoir s’aider de tous les moyens nécessaires pour avancer vers plus de précision.

Pourtant est-il possible d’envisager une évaluation vraiment objective de la situation du malade en fin de vie ?

La démarche de soins palliatifs est pris dans cette tenaille de désirer se situer du coté de l’humain sans pouvoir renoncer à une validation du coté de la science.

On pourrait supposer qu’en s’appuyant sur des données scientifiques précises, avec la mise au point d’outils parfaitement fiables et validés on arrive à obtenir des données parfaitement objectives dont découleront des attitudes précises.

En réalité on voit bien dans notre pratique courante que ce n’est pas possible et même dangereux sur certains aspect. Supposons par exemple que l’évaluation se faisant par score donne pour la qualité de la vie un score voisin de zero ! Ce serait un argument pour qu’une décision éthique refléchie aboutisse à ce que la moins mauvaise solution, la plus humaine, celle dictée par la compassion ou la charité, soit l’euthanasie

En réalité les médecins et les soignants sont-ils prêts à se soumettre a un tel comportement scientifique dans la médecine de la fin de la vie ? L’évaluation de la situation du mourant est-elle du domaine du seul raisonnement scientifique ?

Ou, au contraire faut-il reconnaître que face à la fin de la vie l’incertitude doit demeurer et ouvrir le champ de la conscience morale et de l’éthique médicale.