Claude Levi-Strauss et l'hologramme brisé

Texte paru à l'occasion de la parution d'un numéro de la revue Critique consacré à Claude Levi-Strauss - Roger-Pol Droit - Le Monde, janvier 1999.

Claude Levi-Strauss :

"Montaigne dit que la vieillesse nous diminue chaque jour et nous entame de telle sorte que, quand la mort survient, elle n'emporte plus qu'un quart d'homme ou un demi-homme. Montaigne est mort à 59 ans, et ne pouvait avoir idée de l'extrême vieillesse où je me trouve aujourd'hui. Dans ce grand âge que je ne pensais pas atteindre et qui constitue une des plus curieuses surprises de mon existence, j'ai le sentiment d'être comme un hologramme brisé. Cet hologramme ne possède plus son unité entière et cependant, comme tout hologramme, chaque partie restante conserve une image et une représentation complète du tout.

"Ainsi y-a-t-il aujourd'hui pour moi un moi réel, qui n'est plus qu'un quart ou la moitié d'un homme, et un moi virtuel, qui conserve encore vive une idée du tout. Le moi virtuel dresse un projet de livre, commence d'en organiser les chapitres et dit au moi réel : "C'est à toi de continuer". Et le moi réel, qui ne peut plus, dit au moi virtuel : "C'est ton affaire. C'est toi seul qui vois la totalité". Ma vie se déroule à présent dans ce dialogue très étrange.

"Je vous suis très reconnaissant d'avoir, pour quelques instants, grâce à votre présence aujourd'hui et votre amitié, fait cesser ce dialogue en permettant un moment à ces deux moi de coïncider de nouveau. Je sais bien que le moi réel continue de fondre jusqu'à la dissolution ultime, mais je vous suis reconnaissant de m'avoir tendu la main, me donnant ainsi le sentiment, pour un instant, qu'il en est autrement."

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